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 les veuves au haut moyen age

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Audeline de Bellecour

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MessageSujet: les veuves au haut moyen age   Dim 4 Mai - 18:14

pour ceux que cela intéressent :


Emmanuelle Santinelli, Des Femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen Âge


Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2003, 414 p., 4 planches hors-texte, index.








Caroline Jeanne

Emmanuelle Santinelli, Des Femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen Âge, Caroline Jeanne, Médiévales, n° 46, Paris, PUV, printemps 2004, p. 151-153.











Texte Intégral






Cet
ouvrage, qui s'inscrit dans la lignée d'une historiographie recherchant
la part des femmes dans l'histoire médiévale, s'intéresse au cas des
veuves. André Rosambert en 1923 et Michel Parisse en 19911
avaient déjà ouvert la voie ; Emmanuelle Santinelli, dans le cadre de
l'édition d'une thèse de doctorat soutenue en 2000, approfondit
l'enquête avec la volonté de porter sur cette catégorie spécifique de
femmes un regard neuf, en explorant et croisant différentes approches
(juridique, religieuse, anthropologique, perspectives du gender). Ces pistes de recherche sont appliquées à un espace centré sur la Neustrie de la fin du vie à la fin du xie
siècle. Cette « quête des veuves » (p. 26) rigoureuse et minutieuse
vise à dégager la spécificité des veuves par rapport aux autres femmes,
mais aussi par rapport aux veufs, et à préciser leur place et leur rôle
au sein de la famille et de la société. Une analyse fine du vocabulaire
désignant les veuves dans les différents types de sources envisagées
(lois, capitulaires, canons, œuvres hagiographiques et morales,
chroniques, sources diplomatiques) s'impose ainsi comme le préalable
indispensable de cette recherche, présentée en trois parties : « La
mort du mari et ses conséquences », « Rester veuve ou se remarier ? »,
et « La veuve dans la société médiévale : place, rôle et pouvoir ».
Dans
la première partie, E. Santinelli fait avec raison leur place aux
analyses issues de l'anthropologie pour montrer à quel point la mort du
mari et les rites du deuil constituent un moment de rupture. Loin
d'être rare au haut Moyen Âge, cette épreuve est au contraire
couramment vécue par les femmes : soucieuse de cerner au plus près le
veuvage féminin, l'auteur s'essaye à l'exercice difficile que constitue
l'évaluation de la fréquence du veuvage et de sa longueur. Il en
ressort que, du vie au xie
siècle, une reine a environ deux chances sur trois de survivre à son
mari (p. 49), et que globalement, une femme semble avoir beaucoup plus
de chances de survivre à son mari dans un monde aristocratique où
sévissent les guerres publiques et privées, et au sein duquel existent
de forts écarts d'âge entre époux. La mort du mari signifie d'abord
pour la veuve la perte d'un protecteur. Malgré l'entourage familial, le
relais d'autres protecteurs (les communautés religieuses, l'évêque, le
prince) et un arsenal juridique censé garantir une certaine sécurité
matérielle, les failles de ce système de protection sont aisément mises
au jour par E. Santinelli, qui illustre abondamment la situation de
vulnérabilité de ces miserabiles personae que sont les
veuves. La perte du statut d'épouse implique quant à elle la recherche
d'un nouveau mode de réintégration dans la vie sociale, sur lequel pèse
tout autant la situation personnelle de la veuve (l'âge, le nombre et
l'âge des enfants) que le poids des stratégies familiales.
La
deuxième partie explore successivement les trois solutions offertes aux
veuves et à leur famille, dont le rôle est loin d'être négligeable au
moment du choix. La profession de viduité, ou veuvage chaste, est
l'idéal prôné par l'Église. Si le veuvage pieux est loué sous toutes
ses formes à l'époque mérovingienne, il implique la retraite monastique
à l'époque carolingienne, avant que n'émerge au xe
siècle le modèle d'une sainteté laïque menée dans le monde. Le cas de
la retraite dans un monastère est réexaminé attentivement par
E. Santinelli, qui y voit davantage que la manifestation du rôle
protecteur de ces établissements religieux ou que la simple volonté de
mener une vie spirituelle intense. Dans une perspective anthropologique
bien maîtrisée, elle met l'accent sur la place des veuves au sein d'un
groupe familial dont elles peuvent servir les intérêts. Ainsi,
envisagée dans le cadre plus large des relations entre l'aristocratie
et les monastères, la retraite des veuves vient sceller ou renforcer
des liens privilégiés, des systèmes d'alliance entre parentés et
communautés religieuses (p. 176). La deuxième solution, pour les
veuves, consiste à vivre dans le siècle sans mari. Après avoir démonté
les mécanismes qui offrent cette possibilité aux veuves et montré que
celles-ci pouvaient disposer de biens d'origines diverses
(principalement la dos, les concessions maritales et la dot),
E. Santinelli dépeint la nouvelle stature de certaines veuves à la tête
d'un important patrimoine : elles agissent comme de véritables chefs de
famille, assument un rôle éducatif auprès de leurs enfants, assurent la
défense de leurs biens et de leurs droits en justice. C'est
probablement dans cette situation que les veuves apparaissent le plus
nettement comme une catégorie spécifique de femmes, le veuvage leur
permettant d'aller bien au-delà du rôle traditionnellement dévolu à
celles-ci. Une relecture attentive des sources montre que la solution
du remariage des veuves est reconnue et autorisée tant par la
législation civile que par l'Église, et que, de fait, elle correspond
largement aux pratiques aristocratiques. Cette question est ici revue
dans une optique sociale et anthropologique : les veuves apparaissent
souvent dans les sources comme des épouses recherchées, de bons partis,
compte tenu du patrimoine dont elles disposent, des droits qu'elles
peuvent transmettre ou des pouvoirs qu'elles exercent. De tels atouts
expliquent par exemple les premiers mariages de Robert le Pieux
(p. 249). Plus qu'à limiter la pratique du remariage, la législation
tend donc d'abord à la contrôler, en raison de la complexité des
intérêts familiaux en jeu.
Dans
la troisième partie, consacrée à une interrogation plus globale sur la
place et le rôle des veuves dans la société altimédiévale,
E. Santinelli met en avant leur rôle d'intermédiaires qui se vérifie à
plusieurs niveaux. Les veuves occupent tout d'abord une place de choix
dans la transmission de la mémoire : aux prières et donations pour le
salut de l'époux défunt, vient s'ajouter la participation à une memoria
familiale plus large, qui se traduit par exemple par des fondations
monastiques, points d'ancrage de la mémoire dynastique. Ainsi Bathilde,
veuve de Clovis II, a-t-elle tenu une place importante dans la
fondation des monastères de Corbie, de Jumièges et de Chelles (p. 299).
Les veuves, à la croisée de plusieurs familles, sont sollicitées par
leurs parents, consanguins comme affins, pour jouer le rôle
d'intercesseurs spirituels. Par ailleurs, le prisme des transferts
patrimoniaux témoigne de la même façon d'un rôle d'intermédiaire entre
les générations (les veuves préservent un patrimoine issu de deux
lignées et le transmettent à leurs enfants), et entre les familles (le
remariage d'une veuve peut être lu comme le transfert d'un patrimoine
d'une famille à une autre). Cependant, si les veuves apparaissent de ce
point de vue comme des personnages clé, une réflexion sur le pouvoir
qui leur est réellement accordé vient fortement nuancer leur importance
au sein de la société du haut Moyen Âge : si des veuves ont exercé le
pouvoir au nom de leurs fils mineurs, puis à leurs côtés, il n'en
demeure pas moins que ce pouvoir de veuve est avant tout un pouvoir de
mère, voire de grand-mère, subordonné à l'existence d'un héritier mâle
et au bon vouloir de celui-ci. Ainsi Judith, longtemps influente sur
son fils Charles le Chauve, est écartée du pouvoir en 842, suite au
mariage du roi (p. 384). Le veuvage en tant que tel ne modifie donc pas
la donne dans le domaine de l'autorité publique.
Loin
de réduire le portrait des veuves à celui de « femmes éplorées », cet
ouvrage fournit ainsi de nombreuses clés pour appréhender et comprendre
la place spécifique de ces femmes privées d'époux dans la société
aristocratique du haut Moyen Âge. La grande clarté d'exposition se
conjugue avec une constante volonté de nuancer finement le propos :
E. Santinelli prend notamment en compte, dès que la documentation le
permet, la différence des situations en fonction des échelons sociaux
(p. 343, 368, 374 ou 383 par exemple). Le principal reproche que l'on
peut adresser à cette étude, qui annonce en introduction l'exploration
de la piste du gender dans l'analyse des veuves (p. 18), est
de négliger quelque peu cette approche. La spécificité des veuves par
rapport aux veufs aurait pu être davantage mise en valeur, alors
qu'elle se limite bien souvent à des remarques ponctuelles en fin de
chapitre. Il n'en demeure pas moins que cet ouvrage constitue
assurément une étape supplémentaire dans l'utilisation du gender
comme outil d'analyse pertinent de la recherche historique, de même
qu'il pose de solides jalons dans la perspective d'une histoire des
veuves dont Scarlet Beauvalet-Boutouyrie2, pour la période moderne, a récemment montré la richesse.






Notes de bas de page :


1 A. Rosambert, La veuve en droit canonique jusqu'au xive siècle, Paris, Jouve, 1923 et M. Parisse dir., Veuves et veuvage dans le haut Moyen Âge, Paris, Picard, 1993.
2 S. Beauvalet-Boutouyrie, Être veuve sous l'Ancien Régime, Paris, Belin, 2001.









Pour citer cet article :








Caroline Jeanne, «Emmanuelle Santinelli, Des Femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen Âge», Médiévales,
46 (2004),
http://medievales.revues.org/document1034.html.
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